«°Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. Ils nous ont prises dans le calme. Avec douceur et fermeté, sans dire un mot. Persuadés que nous étions vierges, comme l'avait promis la marieuse, ils nous ont traitées avec les plus grands égards. [...] Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. [...] Ils nous ont prises alors que nous souffrions toujours des nausées de la traversée, et que le sol tanguait encore sous nos pieds. Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister. Ils nous ont prises alors que nous les mordions. Les frappions. [...] Ils nous ont prises alors que nous nous agenouillions à leurs pieds, face contre terre, en les suppliant d'attendre. [...] Ils nous ont prises avec frénésie sur des draps aux taches jaunies. [...] Ils nous ont prises avec l'aide de l'aubergiste et de sa femme, qui nous tenaient par terre pour nous empêcher de fuir. [...] Ils nous ont prises avec plus de dextérité que jamais auparavant et nous avons su que nous les désirerions toujours.°» (p.28-31)

sans-titre

Roman chorale où la voix des Japonaises mariées par l’entremise de photos à des Japonais installés aux États-Unis s’élève. On les appelait les « pictures brides ». Leur voix se gonfle d’abord dans le bateau qui les transporte en Amérique à la fin du 19e siècle, tel le vent poussant  les espoirs d’une vie meilleure.  Leur voix se dégonfle toutefois bien vite en réalisant que la photo de leur mari n’est pas identique… prise quelquefois vingt ans plus tôt, ou étant celle du frère ou du voisin plus beau… La désillusion est aussi immense qu’est leur silence devant cette réalité.  Certaines sont brutalisées, violées, dénigrées, déconsidérées. Certaines sont aussi aimées, accueillies, protégées. La chorale des voix forme un tout uni avec des solos poignants mais anonymes.

 Roman incantatoire où la voix parle de cette nouvelle vie qui, pendant plus de vingt ans, s’est implantée aux États-Unis et a travaillé durement dans les champs maraîchers. Cette voix a eu des accouchements faciles, rapides, douloureux, mortels. Cette voix a eu des enfants, trop d’enfants, pas d’enfant et les a envoyés à l’école américaine. Cette voix a réussi à se tailler une place dans les villes où elle vivait et cette voix a suscité la jalousie des autres. Cette voix a lentement été stigmatisée, jugée ennemie et traitre à la nation. Cette voix a été obligée de tout quitter en décembre 1941 pour aller dans un camp dit de « réinstallation ».

D’une écriture précise et évocatrice, Julie Otsuka donne une voix à celle qui a été tue. L’histoire des Japonaises aux États-Unis est encore méconnue et ce roman leur donne une expression poignante et juste. Chant de femmes, chant surgi d'un passé honteux.   Prix Femina en 2012, ce roman est mon coup de coeur!

Merci à Anny pour ce cadeau!