anima 2

Texte percutant. Si fort, que voilà quelques semaines que je l’ai lu, et ce n’est que maintenant que j’arrive à en parler (plus) adéquatement. À l’image des personnages marqués à vie par leur destin, le lecteur est saisi en plein cœur par cette traversée des illusions. Ici, la littérature transforme et bouscule tout sur son passage.

Des scènes, des phrases, des situations se sont incrustées dans ma mémoire.

Le titre d’abord. Anima. Il est le fil tissé entre les personnages et les observateurs silencieux puisque chaque scène est captée par un animal différent. Que ce soit une souris logée entre les planches du bar qui observe le protagoniste boire sa bière ou un balbuzard pêcheur qui observe ce même homme s’échapper d’une collision impliquant des chevaux en déroute sur l’autoroute, nous recueillons toujours un point de vue narratif inusité sur la situation. Les chats et les chiens sont nombreux et livrent leur témoignage à l’aune de leur instinct puisque Wahhch Debch ne parle presque plus. Depuis le meurtre de sa femme, il a tout quitté pour savoir qui a commis cet acte barbare. Il devient presque un animal, agissant par instinct, pour se guider à travers le monde infernal qu’il pénètre. Le regard des animaux qui l’observent est d’autant plus saisissant.

L’écriture ensuite. Cette force de Mouawad, qui s’est révélée au théâtre dans des pièces magistrales, est ici agissante. Elle palpite sous nos yeux ahuris - simple et incisive. Elle crépite et bout, et le plaisir de la lecture est celui de sentir le goût des mots.

Voici le constat d’un chimpanzé sur le monde des humains :

Les humains sont doués pour l’absence : ils disent Untel est triste, mais Untel n’est pas là. Ils disent Un jour, j’aurai du temps, mais le temps n’est pas là. Ils présument de tout. Les humains disent Ma maison. Ils disent J’ai un jardin. Ils disent Ma Famille, mes amis. Ils disent Les gens, ils disent Le monde. Les humains disent Mon, ma, mes. […] Les humains sont seuls. […] Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. Il pleut : voilà qu’ils courent. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. p.101-102

La quête de Debch sera terrible. La résolution du meurtre de sa femme sera une quête identitaire douloureuse, et animale.

À lire absolument.