Je m’insupporte depuis un an, depuis ce 27 juin où tu m’as laissée. Ou plutôt depuis ce jour où j'ai fait des rice crispies en courant. Y’a de ces moments desquels on se rappelle chaque détail, où on était et ce qu’on faisait au ralenti. Je courais mon 5km dans Villeray, c’était la canicule à Montréal, un voile transparent enveloppait les rues et les gens. Sous les arbres du parc Jarry étaient écrasés des gens hébétés. Première canicule, premier coup sur la gueule. Je courais et les grains de rice crispies tombaient dans la guimauve chaude : un geste là, un regard comme ci, un mot dit de même, un dos tourné différemment, un sourire fait plutôt à droite, une couverture pas tirée, une douceur légèrement absente dans le doigt, un front baissé plus bas vers un texto urgent. Je venais de quitter le parc, j’étais sur Gounod et paf, la guimauve a figé d’un coup, c’était clair : tu ne m’aimais plus. Et là, je me suis enfargée dans la ligne du trottoir pour m’étaler en toute boule. Une grosse scrach dans la face.

On a tous son histoire d’amour fleuri, son set-up idéal, sa rencontre fabuleuse qui croise son chemin de vie. Celle-là, c’était la mienne. Pas plus extraordinaire que les autres, mais tellement fantastique. Je me sentais espéciiiallle comme un rice crispies dans du lait. Je pétillais de bonheur à longueur de semaine. J’avais trouvé la recette du riz toujours croquant. Je me demandais pourquoi je n’y avais pas pensé avant, pourquoi on s’était rencontrés si tard. On refaisait nos vies en les entremêlant, en fantasmant un possible rewind, on faisait des projets fabuleux de déménagerie, de voyagerie, de parenterie reconstituée et de peu de sorties. On devait profiter l’un de l’autre, on était insatiable. Au début, je n’y croyais pas trop. Une telle réciprocité était sûrement un mirage… à force de mots amoureux répétés par lui, de gestes tendres déployés par lui, de présence assidue assurée par lui, oui j’y ai cru finalement. Et tout compte fait, il ne reste plus rien du tout de lui.

Que moi en petits morceaux de riz mous dans mon lait chaud. Surprise d’être dans du poisseux un peu dégueu.

Or je restais figée dans le temps de ce 27 juin moite et inconfortable. Or ça durait. Or je n’arrivais pas à embrayer sur autre chose. Et un jour un ami gentil est venu pour colmater la brèche, juguler l’absence, palier le louvoiement, détourner le pas de travers. Je reprenais ainsi le destin réel du rice crispies : je restais dans ma boîte qui se trouvait au fond de l’étagère de l’épicerie, le sac hermétiquement fermé, au sec. Pas de spécial, rien de banal. Que du cœur tordu sous un sourire de plomb. Mais chaque nuit vers 4h du matin, tout mon ressentiment vomissait un litre d’insomnie sur ma couette.

Inatteignable dans ma boîte étanche, il n’était pas question de refaire des carrés de rice crispies cette année. Que nenni. Ni les suivantes. Trop risqué de se coller le cœur encore une fois. Alors l’ami gentil attend encore devant mon étagère et espère que la boîte tombe d’elle-même. Qu’espérer? un choc, un mouvement, une vie de pétillement. Ou peut-être seulement espérer vivre ma vie de rice crispies sans lait ni guimauve, délestée d’une certaine désillusion, libre de me coller avec quoi je veux et de me baigner avec qui je veux dans mon bol.